De la génération machine à écrire Remington à la génération câblée (par Lachemi Siagh)

De la génération machine à écrire Remington à la génération câblée (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010Comment concevoir une stratégie pour l’Algérie ? C’est le casse-tête de nos décideurs. A notre sens, une stratégie pour le pays devrait viser sur le plan politique la construction d’une nation forte et démocratique, avec des institutions stables capables de faire régner l’Etat de droit et de protéger le pays contre les turbulences internes et externes. Sur le plan économique, il s’agit de construire un modèle fondé sur l’avantage compétitif, à même de nous sortir de la dépendance des hydrocarbures par la diversification de l’économie et de développer un bassin de compétences intellectuelle, scientifique, technique, technologique et culturelle qui sera le prélude à la construction d’une puissante classe moyenne éduquée et cultivée.

La conception d’une stratégie pour l’Algérie va être faite par la génération de la machine à écrire Remington pour celle de nos jeunes qui est une génération câblée ou génération du virtuel.

Dans un précédent éditorial portant sur les stratégies nationales et intitulé «comment bâtir son avantage concurrentiel, cf. Lachemi Siagh.», nous avions d’emblée expliqué que l’avantage concurrentiel d’une nation est quelque chose qui se construit et qu’il n’est pas basé sur des facteurs hérités tels la terre, la localisation, les ressources naturelles (énergie et matières premières). En fait, ces facteurs ne sont pas influençables et leur abondance peut même constituer un handicap, voire un frein au développement de l’avantage concurrentiel d’une nation.

L’avantage concurrentiel découle de l’interrelation de certains facteurs décrits dans le «diamant» de Porter. Ces facteurs sont : 1) la stratégie de la firme, structure et rivalité, 2) les conditions de la demande, 3) les industries de support connexes, 4) les conditions de facteurs ou facteurs spécialisés (main- d’œuvre qualifiée, capital et infrastructure), 5) le rôle de l’Etat comme catalyseur favorisant la compétition et encourageant les entreprises à augmenter leur performance concurrentielle.

Michael Porter a introduit le concept de «clusters». La définition qu’il donne des « clusters » ou grappes est celle de : «concentrations géographiques d’entreprises interconnectées, de fournisseurs spécialisés, de fournisseurs de services, de sociétés d’industries proches et des institutions associées (universités, agences de standardisation ou associations commerciales) dans des domaines spécifiques qui se concurrencent mais également coopèrent.»

Ces groupements on les trouve par exemple en Californie (Silicon Valley) en informatique. On les trouve en Hollande à Rotterdam (logistique), en Inde à Bangalore (développement de logiciels), à Paris, France (la mode, ou groupe d’entreprises interconnectées qui se constituent dans certains endroits. Pour s’épanouir, les entreprises créatives ont tendance à se rassembler en groupes créatifs, mettant en commun des ressources via des réseaux et des partenariats, de façon à stimuler mutuellement leurs activités, dynamiser leur créativité et réaliser des économies d’échelle. Dans certains pays comme la Corée du Sud, le gouvernement a compris le potentiel social et économique de ce développement et joue un rôle important en créant un environnement facilitant la croissance de ces groupes.

Les gens qui travaillent sur la stratégie pour l’Algérie doivent prendre en charge une variable de taille. Nous vivons dans une période qui connaît le passage de notre génération qui est la génération machine à écrire Remington à la génération de nos jeunes qui est la génération câblée. Cette génération vit désormais dans le virtuel. C’est l’ère du post-matérialisme, de la fin de la ruralité et même de la territorialité. Cela implique un changement radical de perception et de préoccupations. Pour eux, les frontières n’existent plus. Leur approche par rapport à celle de la génération machine à écrire Remington des rapports entre homme et femme change. Les jeunes se connaissent de plus en plus par internet qui ne connaît pas de frontières. Ils se marient ainsi de plus en plus ou ne se marient plus du tout. Leur approche de la violence change aussi. La génération câblée ne se reconnaît pas forcément dans les valeurs de la génération machine à écrire Remington. Les jeunes d’aujourd’hui adhèrent à de nouvelles croyances et à de nouvelles valeurs en surfant sur internet. La mondialisation y est pour quelque chose.

Aujourd’hui, les grandes sociétés comptent des industries culturelles comme la musique et les entreprises de divertissement, les éditeurs et les sociétés audiovisuelles, car la technologie et les contenus se sont combinés pour créer des groupes géants comme Time Warner, Disney, Bertelsman, News Corporation. Ces entreprises internationales vendent de plus en plus des styles de vie, de la créativité, du style et de l’image.
Les entreprises se singularisent en jouant sur leurs talents créatifs et en ajoutant de la valeur culturelle à leurs produits. Des entreprises comme Nike sont de moins en moins engagées dans la fabrication pratique de leurs articles, leur valeur réelle réside dans le design et dans le «message» culturel que leurs produits diffusent.
Les schèmes d’analyse et de compréhension et les stratégies de la génération machine à écrire Remington risquent donc de ne plus être opérationnels lorsqu’il s’agit de traiter les questions relatives à la génération câblée.

Pour ne pas se tromper, toute stratégie doit viser la création d’une classe moyenne et cela doit être la priorité numéro un de l’Etat. Il faut faire en sorte que faire partie de la classe moyenne soit le rêve de notre jeunesse câblée au lieu que ce soit l’attrait de l’étranger ou du secteur informel. En faisant partie de la classe moyenne, ils entreront dans un monde caractérisé par la productivité et la génération de richesse. En contrepartie, ils disposeront de revenus conséquents qui leur permettront de consommer et partant de stimuler l’appareil productif et aussi d’épargner pour accroître les capacités d’investissement et d’assurer un complément de retraite pour leurs vieux jours.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE