L’Argent seul ne fait pas le développement (par Lachemi Siagh)

L’Argent seul ne fait pas le développement (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010L’Algérie a terminé les dix dernières années avec des résultats financiers découlant du secteur des hydrocarbures jamais égalés. Des recettes pétrolières record et des réserves de change avoisinant les deux cent milliards de dollars. Mais malgré cela la croissance économique qui devait atteindre les deux chiffres est restée en deçà des 5%.

Malgré le fait d’avoir engrangé plus de 700 milliards de dollars en recettes d’hydrocarbure et investi plus de cinq cent milliards de dollars dans des projets d’infrastructures et de nature sociale notamment, qui du reste sont essentiels et sont un acquis, l’économie algérienne est encore incapable aujourd’hui avec ses propres moyens humains et matériels d’engager un développement économique diversifié. do Les capacités proprement algériennes de réalisation sont toujours absentes. Nous sommes loin de créer par nos propres moyens des centaines de milliers de logements, créer des milliers d’entreprises de production et générer des centaines de milliers d’emplois.

Une hostilité manifeste avait toujours existé envers l’émergence d’un secteur privé national puissant capable de relever les défis nationaux et ceux de la mondialisation. Les conséquences de cela sont aujourd’hui évidentes. Ce sont des entreprises étrangères (privées du reste) qui sont en charge des grands et petits chantiers qui leur génèrent des revenus faramineux. Des entreprises étrangères qui transfèrent des dividendes provocateurs découlant d’entreprises privatisées ou de licences accordées par l’Etat sans que les ménages algériens ne bénéficient un tant soit peu de cette valeur créée parce qu’on n’a pas jugé nécessaire de mettre à la Bourse une partie du capital de ces entreprises.

L’Algérie, depuis l’envolée des prix du pétrole voilà dix ans, devait aborder l’avenir avec un ensemble d’atouts financiers qui devaient lui permettre d’amorcer le virage tant attendu vers une véritable économie de marché performante débarrassée des entraves et contraintes bureaucratiques. Les choix stratégiques ont consisté à favoriser la dépense budgétaire et à privilégier l’investissement massif dans les infrastructures avec l’Etat comme entrepreneur. Les résultats sur le plan économique sont décevants. Manifestement, l’argent seul ne fait pas le développement.

Si les résultats sont décevants aujourd’hui c’est parce que l’Algérie ne dispose pas des vrais atouts qui font la différence, à savoir :
des compétences managériales en nombre suffisant du fait que le système éducatif algérien génère des recrues inemployables. Les systèmes d’éducation primaire, secondaire et supérieure ont atteint une déliquescence sans pareille. La formation de cadres de qualité, de professionnels et de scientifiques est la priorité des priorités. Nous devons investir massivement dans une école de qualité, recruter les meilleures enseignants, les payer selon les standards internationaux. Il en va de la survie du pays et de celle de ses enfants. Une éducation de haut niveau est le nerf de la guerre. Il s’agit de doter nos enfants du savoir-faire, mais aussi du savoir être. Si des pays comme le Danemark et le Japon pour ne citer que ceux-là, qui malgré leur indigence en ressources naturelles se trouvent aujourd’hui à la tête du peloton des pays les plus performants, c’est parce qu’ils investissent massivement dans l’éducation.
Un système de santé de qualité. Une croissance économique durable ne peut se concevoir sans un système de santé qui met à la disposition de la population des standards acceptables de prise en charge médicale. Une population malade plombe la croissance.
Un système judiciaire impartial, compétent et diligent capable de créer un climat de confiance qui rassure le citoyen, l’homme d’affaires et l’investisseur étranger.
Une réforme de l’administration publique consistant à débarrasser son fonctionnement des maux tant dommageables à l’image du pays tels la bureaucratie, l’arrogance et la corruption. Une véritable réforme dans ce secteur ne peut se faire sans une revalorisation substantielle des rémunérations qui permettent d’attirer les meilleurs et surtout de mettre à l’abri ceux qui sont dans des postes sensibles.

Pour que les choses changent, il faut que l’Etat concentre ses efforts sur ces facteurs et cesse d’être entrepreneur. Il y a fort à faire en la matière. Si l’économie algérienne doit performer, il faudrait passer d’une croissance économique extensive, c’est-à-dire une croissance qui est le résultat d’injection de ressources par l’Etat, c’est-à-dire une utilisation massive du budget, à une croissance intensive résultant d’une véritable création de richesse et de valeur par les entreprises.

Une telle croissance nécessite l’introduction de la culture de l’efficience et de l’efficacité.

L’efficience fait référence au processus de prise de décision. Il s’agit de rompre avec les pratiques du passé qui font que les décisions soient prises de façon intuitive et non en fonction d’un processus d’examen d’options que l’on confronte les unes aux autres en se basant sur des critères de choix tant quantitatifs que qualitatifs. Il s’agit de choisir l’option la plus optimale ou, à défaut, l’option la plus satisfaisante. En définitive l’efficience revient à choisir la bonne chose.

S’agissant de l’efficacité, il s’agit tout simplement de faire bien la bonne chose. Faire bien la bonne chose nécessite beaucoup de rigueur. Cela veut dire optimiser le temps et créer beaucoup de valeur avec peu de ressources.

Pour que les choses fonctionnent correctement il faut que le politique s’occupe de l’efficience, c’est-à-dire concentrer tous ses efforts pour faire les bons choix et prendre les décisions les plus éduquées et laisser le technique s’occuper de l’efficacité. L’État doit être un bon décideur, un bon régulateur et un bon contrôleur. Il ne doit pas s’occuper de la gestion de l’approvisionnement de pommes de terre ou de lait comme il le fait parfois. Son métier est éminemment stratégique.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE

De la génération machine à écrire Remington à la génération câblée (par Lachemi Siagh)

De la génération machine à écrire Remington à la génération câblée (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010Comment concevoir une stratégie pour l’Algérie ? C’est le casse-tête de nos décideurs. A notre sens, une stratégie pour le pays devrait viser sur le plan politique la construction d’une nation forte et démocratique, avec des institutions stables capables de faire régner l’Etat de droit et de protéger le pays contre les turbulences internes et externes. Sur le plan économique, il s’agit de construire un modèle fondé sur l’avantage compétitif, à même de nous sortir de la dépendance des hydrocarbures par la diversification de l’économie et de développer un bassin de compétences intellectuelle, scientifique, technique, technologique et culturelle qui sera le prélude à la construction d’une puissante classe moyenne éduquée et cultivée.

La conception d’une stratégie pour l’Algérie va être faite par la génération de la machine à écrire Remington pour celle de nos jeunes qui est une génération câblée ou génération du virtuel.

Dans un précédent éditorial portant sur les stratégies nationales et intitulé «comment bâtir son avantage concurrentiel, cf. Lachemi Siagh.», nous avions d’emblée expliqué que l’avantage concurrentiel d’une nation est quelque chose qui se construit et qu’il n’est pas basé sur des facteurs hérités tels la terre, la localisation, les ressources naturelles (énergie et matières premières). En fait, ces facteurs ne sont pas influençables et leur abondance peut même constituer un handicap, voire un frein au développement de l’avantage concurrentiel d’une nation.

L’avantage concurrentiel découle de l’interrelation de certains facteurs décrits dans le «diamant» de Porter. Ces facteurs sont : 1) la stratégie de la firme, structure et rivalité, 2) les conditions de la demande, 3) les industries de support connexes, 4) les conditions de facteurs ou facteurs spécialisés (main- d’œuvre qualifiée, capital et infrastructure), 5) le rôle de l’Etat comme catalyseur favorisant la compétition et encourageant les entreprises à augmenter leur performance concurrentielle.

Michael Porter a introduit le concept de «clusters». La définition qu’il donne des « clusters » ou grappes est celle de : «concentrations géographiques d’entreprises interconnectées, de fournisseurs spécialisés, de fournisseurs de services, de sociétés d’industries proches et des institutions associées (universités, agences de standardisation ou associations commerciales) dans des domaines spécifiques qui se concurrencent mais également coopèrent.»

Ces groupements on les trouve par exemple en Californie (Silicon Valley) en informatique. On les trouve en Hollande à Rotterdam (logistique), en Inde à Bangalore (développement de logiciels), à Paris, France (la mode, ou groupe d’entreprises interconnectées qui se constituent dans certains endroits. Pour s’épanouir, les entreprises créatives ont tendance à se rassembler en groupes créatifs, mettant en commun des ressources via des réseaux et des partenariats, de façon à stimuler mutuellement leurs activités, dynamiser leur créativité et réaliser des économies d’échelle. Dans certains pays comme la Corée du Sud, le gouvernement a compris le potentiel social et économique de ce développement et joue un rôle important en créant un environnement facilitant la croissance de ces groupes.

Les gens qui travaillent sur la stratégie pour l’Algérie doivent prendre en charge une variable de taille. Nous vivons dans une période qui connaît le passage de notre génération qui est la génération machine à écrire Remington à la génération de nos jeunes qui est la génération câblée. Cette génération vit désormais dans le virtuel. C’est l’ère du post-matérialisme, de la fin de la ruralité et même de la territorialité. Cela implique un changement radical de perception et de préoccupations. Pour eux, les frontières n’existent plus. Leur approche par rapport à celle de la génération machine à écrire Remington des rapports entre homme et femme change. Les jeunes se connaissent de plus en plus par internet qui ne connaît pas de frontières. Ils se marient ainsi de plus en plus ou ne se marient plus du tout. Leur approche de la violence change aussi. La génération câblée ne se reconnaît pas forcément dans les valeurs de la génération machine à écrire Remington. Les jeunes d’aujourd’hui adhèrent à de nouvelles croyances et à de nouvelles valeurs en surfant sur internet. La mondialisation y est pour quelque chose.

Aujourd’hui, les grandes sociétés comptent des industries culturelles comme la musique et les entreprises de divertissement, les éditeurs et les sociétés audiovisuelles, car la technologie et les contenus se sont combinés pour créer des groupes géants comme Time Warner, Disney, Bertelsman, News Corporation. Ces entreprises internationales vendent de plus en plus des styles de vie, de la créativité, du style et de l’image.
Les entreprises se singularisent en jouant sur leurs talents créatifs et en ajoutant de la valeur culturelle à leurs produits. Des entreprises comme Nike sont de moins en moins engagées dans la fabrication pratique de leurs articles, leur valeur réelle réside dans le design et dans le «message» culturel que leurs produits diffusent.
Les schèmes d’analyse et de compréhension et les stratégies de la génération machine à écrire Remington risquent donc de ne plus être opérationnels lorsqu’il s’agit de traiter les questions relatives à la génération câblée.

Pour ne pas se tromper, toute stratégie doit viser la création d’une classe moyenne et cela doit être la priorité numéro un de l’Etat. Il faut faire en sorte que faire partie de la classe moyenne soit le rêve de notre jeunesse câblée au lieu que ce soit l’attrait de l’étranger ou du secteur informel. En faisant partie de la classe moyenne, ils entreront dans un monde caractérisé par la productivité et la génération de richesse. En contrepartie, ils disposeront de revenus conséquents qui leur permettront de consommer et partant de stimuler l’appareil productif et aussi d’épargner pour accroître les capacités d’investissement et d’assurer un complément de retraite pour leurs vieux jours.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE